Je suis assis dans le champ. Des bleuets poussent sur le fumier. Etrange, se nourrir de ce qui est mort, et paraître si beau, si attrayant. Etre une fleur ne doit pas être facile tous les jours. « A quoi tu penses, quand tu regardes le ciel ? » La voix était fine, fragile. Une voix d’enfant. Je me retourne. Rien. Les épis de maïs s’écartent. L’enfant s’approche de moi d’un pas léger. « Moi, je pense à la mer. Je n’ai jamais vu la mer, et le ciel c’est un miroir, alors je me dis que je peux voir la mer dans le ciel. -- Qui es-tu ? Dis-je, très naturellement. -- Tu ne te connais pas, et tu veux savoir qui je suis… A quoi tu pense, quand tu regardes le ciel ? -- …A rien. -- Comment fais-tu pour ne penser à rien ? Répliqua de sa voix si cristalline l’enfant inconnu. -- Il faut s’imaginer que les pensées sont des nuages, et que le vent pousse tous les nuages, pour n’avoir qu’un ciel bleu complètement dégagé. C’est cela, ne penser à rien, dis-je, fier de savoir faire cela. De ses grands yeux noirs, l’enfant me lança un regard qui semblait me dire « merci ». -- Toi, tu m’as appris à ne penser à rien. Moi, je peux t’apprendre à te connaître. -- Ah oui ? -- Oui, c’est très simple. Mais il faut que tu fermes les yeux. » Comme mes paupières se rabattaient, je senti l’enfant se coller contre moi, m’enlacer comme j’aurais, sans doute, enlacé mon père. Puis il se releva. « C’est bon, tu peux ouvrir les yeux. » Rien. La voix semblait lointaine soudain, comme évaporée, envolée. L’ai-je réellement entendue ? Dans le petit coin de terre au milieu des épis, il ne subsistait aucune trace de l’enfant. Seuls quelques bleuets semblaient avoir été cueillis, et puis déposés dans le creux de ma main. Peut-être est-ce cela, le message : Je suis une fleur. Et lui, dont la voix s’évapore, sans doute est-il l’eau salvatrice… l’eau qui s’infiltre dans les failles les plus minces de l’âme, pour nourrir de sa pureté mon cœur assoiffé.
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